Le projet

Le projet en bref

Le projet, structuré autour de la coopération d’universitaires français, aquitains pour la plupart, et québécois, vise à produire et diffuser un livre collectif sur la thématique « Jeunes et éducateurs dans la ‘‘démocratie des identités’’ : ‘‘vivre ensemble’’ et régulation des diversités (fin XIXe-XXIe siècles) » qui puisse servir d’outil à la fois scientifique et pédagogique. Ce livre cherchera à dépasser la juxtaposition des regards aquitains et québécois non seulement en croisant les perspectives locales et internationales, mais aussi en incluant des enquêtes écrites à plusieurs mains venues des deux régions impliquées. Il est ouvert vers d’autres espaces, notamment la Californie. Allant bien au-delà d’une « d’auberge espagnole académique », le projet vise à créer des partenariats dynamiques qui décentrent réellement les regards des citoyens en leur donnant à voir leur propre société à partir d’un lieu à la fois assez familier et assez étranger pour provoquer de fertiles dialogues.

Modalités de mise en œuvre

a) Octobre 2014 – juin 2015 :
organisation de six séances publiques de séminaires avec des spécialistes des questions d’identité venus d’horizons disciplinaires et géographiques différents afin de consolider les référentiels communs des partenaires et d’affiner la problématique de l’ouvrage. Les séminaires sont organisés dans l’une des deux régions impliquées et retransmis par visioconférence. Côté aquitain, huit spécialistes sont invités. Les séminaires sont ouverts au public. Ils sont filmés et mis en ligne sur le site internet.

b) Janvier 2015 :

– deux journées de travail au Québec pour les organisateurs du projet afin de rédiger le cadre introductif, délimiter la liste des contributeurs et définir la table des matières du livre. Sollicitation des contributeurs avec précision des échéances. Soumission du projet de manuscrit pour une co-édition franco-québécoise.

– enquête au Québec sur la question des constructions identitaires des jeunes, menée conjointement par les chercheurs québécois et leurs collègues aquitains.

c) Juin 2015 : enquête, en Aquitaine, sur la question des constructions identitaires des jeunes, menée conjointement par les chercheurs aquitains et leurs collègues québécois. Enquêtes sur les terrains scolaires menées par des étudiants vacataires.

d) Décembre 2015 : collecte des contributions, relecture et correction par les coordinateurs de l’ouvrage.

e) Février 2016 : envoi aux éditeurs français et québécois.

f) Juin 2016 : parution et promotion de l’ouvrage, à la fois en Aquitaine et au Québec : organisation, au conseil régional d’Aquitaine, d’une table-ronde publique pour clore le projet et faire connaître l’ouvrage.

Contexte sociétal

L’Aquitaine et le Québec présentent des modèles apparemment différents de gestion des identités, liés à leur inscription dans deux espaces aux modèles d’intégration différents (universalisme républicain d’un côté, interculturalisme/multiculturalisme de l’autre[1]. Dans chacun de ces espaces, les modèles développés ailleurs font figure, selon les camps, de panacée ou d’épouvantail. Dans un contexte de crise, il importe d’y voir plus clair, non seulement au niveau des principes, mais aussi, et surtout, au niveau des applications effectives de ces modèles.

En France, depuis les années 1990, les débats sur la cohésion sociale ont subi une inflexion : le terme et la notion d’identité sont désormais des entrées privilégiées, tant pour analyser la manière dont les individus tendraient de plus en plus à se définir, non par rapport à un projet collectif global, mais par rapport à des identités particulières (genre, religion, ethnicité, handicap, etc.) liées à leur histoire de vie, que pour construire des dispositifs politiques et administratifs censés correspondre aux attentes de la société[2]. En effet, l’État est sollicité pour instituer et reconnaître chaque communauté d’appartenance dans sa singularité, quitte à réduire la vie démocratique à la mise en scène de la représentation correcte des différents groupes composant la société. C’est à ce titre qu’en 1998, Marcel Gauchet diagnostiquait, pour la France, l’avènement d’une « démocratie des identités »[3].

Dans ce contexte, l’État paraît osciller entre une politique de la reconnaissance des différences et une réaffirmation du principe universaliste qui s’imposerait aux singularités individuelles. La laïcité française se voit, non sans difficultés, investie d’un double enjeu : préserver la cohésion nationale et accomplir le projet émancipateur républicain, en poussant l’individu à se défaire de ses conditionnements pour choisir de manière autonome ses orientations. Les controverses suscitées par les dispositifs mis en place par l’Éducation nationale témoignent de la difficile conciliation de ces objectifs : les Journées de retrait de l’école, initiées par Farida Belghoul pour protester contre la volonté supposée du ministère de l’éducation nationale de faire déconstruire aux enfants les identités de genre en constituent un exemple récent. Dans le même temps, la gestion de l’espace public, hors de l’école, est affectée par la façon dont les débats ont été formulés dans le cadre scolaire, lors même que la laïcité ne concerne pas, en principe, l’espace public, et que les individus, associations et mouvements qui s’y expriment ne sont pas soumis aux mêmes règles que dans l’institution scolaire.

Au Québec, « la société des identités », pour reprendre le titre d’un ouvrage très médiatisé[4], est traversée par de multiples tensions : les demandes d’accommodements de la part des groupes religieux ont remis en question le principe de laïcité de l’État et forcé le gouvernement provincial à entreprendre deux vastes consultations publiques afin de légiférer sur le port des signes dits « ostentatoires ». Dans ce débat, les intellectuels et spécialistes n’ont cessé de se demander si l’expérience française était soluble dans le contexte nord-américain.

En Aquitaine comme au Québec, les jeunes – catégorie dont on interrogera les contenus et la pertinence – occupent une place singulière dans cette configuration. En effet, l’adolescence et le début de l’âge adulte sont traditionnellement considérés comme des périodes clés dans la construction de l’identité. Si cette dernière est liée à la prise d’autonomie, elle peut devenir, pour certains jeunes, une façon d’affirmer leur singularité face aux générations précédentes et aux institutions en place. A contrario, les jeunes, comme les enfants, forment une cible privilégiée pour ceux qui souhaitent modeler la société de demain. Ceci rend l’appréhension du « phénomène identitaire » chez les jeunes particulièrement délicate.

[1] Voir : C. Taylor, Sources of the self: the making of the modern identity, Cambridge, Cambridge University Press, 1989 ; D. Schnapper, La relation à l’autre: au coeur de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1998.

[2] V. Descombes, Les embarras de l’identité, Paris, Gallimard, 2013.

[3] M. Gauchet, La religion dans la démocratie : parcours de la laïcité, Gallimard, 1998.

[4] J. Beauchemin, La société des identités. Éthique et politique dans le monde contemporain, Montréal, Athéna, 2005.

L’état des connaissances

L’espace universitaire aquitain a développé des axes d’excellence dans l’étude des phénomènes d’éducation (en histoire de l’éducation et en éducation comparée) et dans l’étude des identités (notamment en science politique et en psychologie).

Dans le département SHS de l’université de Bordeaux, la question des identités est structurante dans les projets de recherche de deux unités de recherche :

Centre Émile Durkheim, axe 2 : « Recherches comparatives sur les processus d’identification », avec un sous-axe spécifiquement consacré aux identifications religieuses;

Laboratoire de Psychologie, Santé et Qualité de Vie, axe 4 : « Identités, insertions et société ».

La question des jeunes et de l’éducation a elle aussi suscité de multiples travaux. Dans le département SHS de l’université de Bordeaux, elle est plus spécifiquement traitée par le Laboratoire cultures éducations sociétés : axe 2 : politiques publiques, professions et prévention en éducation. Au sein de l’université Bordeaux-Montaigne, le Centre d’étude des mondes modernes et contemporains y consacre la thématique 2 de l’axe « Pouvoirs » (« Savoirs et éducation »). L’étude de la jeunesse est par ailleurs au cœur du programme de recherche MSHA (2011-2015) GENERATIO : « La construction des jeunes générations en Europe (xixe-xxe siècles) ».

***

L’espace universitaire québécois a développé une expertise dans le domaine de l’éducation à la citoyenneté, avec notamment la mise en place (en 2006) d’un cours de deux ans à l’école secondaire (lycée) qui a provoqué de nombreux débats et nourri une réflexion d’ensemble sur le rôle de l’école dans le développement d’une conscience citoyenne axée sur l’ouverture à la diversité. Le Québec a traversé depuis dix ans une série de crises (accommodements raisonnables, commission Bouchard-Taylor, Charte des valeurs, enseignement de l’histoire nationale, etc.) qui ont permis de préciser les positions des acteurs et de soulever des questions fondamentales sur ce que certains ont appelé la « société des identités ». Ces questions sont particulièrement traitées au sein du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie.

Elles constituent un élément très important de l’histoire contemporaine du Québec, dont l’étude est l’objet de la Chaire Concordia d’études sur le Québec.

Problématique et axes de recherche

Axe 1 / Identités et identification en milieu scolaire : politiques et pratiques administratives et pédagogiques de la gestion des identités (fin xixe-xxie siècle)

Les processus d’identification des individus suscitent depuis peu, à la croisée de l’histoire, de la sociologie et de la science politique, des travaux très féconds[5]. Ces travaux ont jusque-là négligé l’institution scolaire qui joue pourtant un rôle structurant dans l’identification – ou le refus d’identification – de catégories d’élèves et d’enseignants. Il y a là un terrain vierge à explorer, en s’intéressant tout à la fois à la définition des politiques nationales (étatiques) et à leur déclinaison à l’échelle des subdivisions administratives et des établissements.

Axe 2 / « Vivre ensemble » et « interculturel » : genèse, mise en œuvre et effets locaux des dispositifs inspirés par les politiques de la reconnaissance

Peut-on évaluer l’impact des dispositifs inspirés par une philosophie de la reconnaissance, telle qu’a pu la théoriser, par exemple, Axel Honneth[6] ? Comment et par qui ces dispositifs sont-ils conçus et diffusés ? Comment les éducateurs s’approprient-ils ces injonctions ? Quelle réception chez les jeunes ? Quels effets observables sur la vie des établissements scolaires ou la vie de quartier ?

Axe 3 / L’affirmation identitaire des jeunes : une spécificité générationnelle ?

En repartant des travaux déjà effectuées sur la question[7], les pistes suivantes seront explorées : l’affirmation identitaire des jeunes est-elle la simple déclinaison d’un phénomène plus global ou revêt-elle des caractères spécifiques pour cette classe d’âge ? Dans quelle mesure les jeunes construisent-ils, dans les sphères communautaires, des identités qui constituent des points d’appuis pour s’insérer dans la société globale[8] ?

[5] Statuts sociaux – stratifications – identités, Annales, vol. 68, n°4, 2013 ; V. Denis, Une histoire de l’identité. France 1715-1815, Champ Vallon, Seyssel, 2008.

[6] Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000.

[7] Notamment : N. Tietze, Jeunes musulmans de France et d’Allemagne: les constructions subjectives de l’identité, Paris, L’Harmattan, 2002.

[8] M. Castells, The information Age: economy, society and culture. The rise of network society, B. Blackwell, 1996.

Retombées attendues

En favorisant le partage des expertises et le croisement des analyses, le projet permettra de sortir des simplifications faciles. La mise en synergie des compétences complémentaires des chercheurs français et québécois permettra d’éclairer une question socialement vive, déterminante dans le débat public des deux côtés de l’Atlantique. Il s’agit d’une mise en commun qui n’est pas une mise à niveau, mais une véritable conversation savante et citoyenne.

Le projet s’inscrit dans les nouvelles tendances en sciences sociales appliquées et comporte une importante dimension de transfert des connaissances. À travers une coopération scientifique transatlantique, il sera en mesure de :

– Développer des connaissances sur un objet de recherche peu étudié en mobilisant les approches pluridisciplinaires et comparatistes.

– Favoriser l’inscription dans les réseaux internationaux des universitaires, enseignants et étudiants aquitains et québécois.

– Permettre l’émergence, au sein des espaces universitaires aquitain et québécois, d’une nouvelle thématique de recherche sur un sujet socialement porteur qui pourra faire l’objet d’une demande de financement aux échelles nationales et supranationales.

– Susciter des transferts de pratiques favorables à la cohésion sociale (de part et d’autre de l’océan atlantique mais aussi entre les milieux associatifs et les milieux scolaires).

– Faire connaître les expériences et innovations du terrain pour qu’elles soient relayées à l’échelle des deux régions.

Produire et diffuser des savoirs qui permettront d’alimenter les formations à destination des enseignants et des éducateurs et d’éclairer les prises de décision à différentes échelles (région Aquitaine, établissements scolaires et universitaires).

À une époque où les défis autour des enjeux liés au « vivre-ensemble » s’accumulent, il importe de sortir des habitudes acquises afin de profiter, par émulation ou contraste, des expériences d’autres régions confrontées à la nécessaire modulation de l’équilibre entre le droit à la différence et l’universel du droit.

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